5
Avril
2014

"- Quel arbre immense ! dit un homme.

- C'est la première fois que nous voyons une telle chose, dit un autre.

- Comment pourrions nous l'appeler ? demande le premier.

- Il faut trouver un son solide, lourd, compact, qui mobilise les lèvres et la langue. Il ne faut pas quelque chose qui siffle, qui chuinte, qui ressemble à la soie. Il ne faut pas de miel, de bleu ou de rose. Il ne faut pas de délicat. Il faut du grave, de la terre, de la racine, du granit. Il faut qu'en le disant, le visage se lève. Le menton, le front et le regard. Il faut qu'il y ait comme une musique de guerre en gorge. Il faut trouver un autre mot pour bois.

- Cherchons dans l'auge à mots, proposa l'autre.

Et ils plongèrent leurs mains dans la bouillie de mots. Ils remuèrent des expressions inconnues, des termes sous silence, des définitions qui attendaient de servir. Les lettres coulaient entre leurs doigts. Ils les regardaient à contre-jour. Les tendaient à bout de bras. Les pliaient. Les assemblaient entre elles. Ils les goûtaient parfois. Vraiment. Ils les prenaient en bouche.

Ils essayèrent torne, grante, prône, creule, frâle, deugne, margne, tantre, blêne, possandre, frosne, rêtre, trâle.

- Chêne ? dit alors le premier homme.

L'autre leva les yeux, le menton, le front. Il regarda le sommet presque noir au milieu des nuages. Il répéta :

-Chêne...

- Chêne, oui, dit encore l'autre."

Le Petit Bonzi, Sorj Chalandon, p.126

Mars 2014

"Au collège, la sonnerie délivre ou désespère. Elle surprend rarement. L'école est habituée à la cloche. Comment l'imaginer autrement ?

Qu'on ait adouci la sonnerie de trois notes d'aéroport ou qu'elle déchire l'oreille comme s'il fallait évacuer d'urgence un bâtiment en flammes, c'est toujours en leur tirant les oreilles qu'on rappelle à tous que le temps oblige/ On sonne pour que les gens se mettent en marche, que ce soit vers l'église, l'usine ou le combat. La sonnerie du collège ne fait que préparer à la suite d'une vie. L'horloge plantée au mur de la classe, la montre au poignet de chacun, ne suffisent pas ? Non. On veut être sur qu'au même instant, tous entendent et obéissent. Ah. Pourrait-on rêver une autre façon de vivre ensemble ? "

Présent ?, Jeanne Benameur, p.37

Décembre 2006

"Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. Alors c'est ça la vie : ou t'es fort, ou t'es mort ?

Tu parles d'un choix à la con."

La tête en friche, Marie-Sabine Roger, p.130

2013


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23
Mars
2014

Un livre découvert grâce à la Librairie des Cordeliers, attendu jusqu'à noël pour l'avoir entre les mains et lu sans m'arrêter.

Premier livre 2014 :



« L'idée de Sam était belle et folle : monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé.
Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m'a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l'a fait promettre, à moi, petit théâtreux de patronnage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m'offre brutalement la sienne... »

Sorj Chalandon :

[...] "C'est un livre pour qu'on pleure ?" a interrogé une autre ? "Ce n'est pas facile de comprendre qu'on puisse tout quitter pour retourner à la guerre", a lâché un troisième. Que c'était difficile. A la fois répondre, expliquer, rassurer. Pendant dix jours, du 8 au 18 octobre, de Lyon à Nancy en passant par Lille, Toulouse, Marseille et Nantes, les sélectionnés de la liste Goncourt sont allés à la rencontre des lycéens. Pas tous, certains seulement, avec leur texte et leur voix pour tout bagage.

Dans des amphithéâtres, des cinémas, des salles de congrès, nous étions seuls face à cette multitude, répondant aux questions, éclairant un passage du roman, tentant de raconter, d'expliquer, de justifier, de convaincre. En face de nous, soudés par une belle qualité de silence, se tenaient nos juges et nos jurés. Certains notaient, d'autres ne nous quittaient pas des yeux. Des centaines de regards qui ne nous disaient rien, ou pas grand chose, qui attendaient de voir qui nous étions et de comprendre ce que nous avions voulu partager. Le texte comptait, bien sûr. Et lui seul, d'abord, en premier. Mais comptait aussi nos mots sur scène, nos gestes, notre sincérité ou notre détachement. Ils nous épiaient, nous les observions. Massés par classes, par lycées, par villes, feuille tremblante entre leurs mains, question hésitante ou franche, sèche comme la trique ou pleine de compliments déguisés.

A la fin de ces rencontres, parfois l'exaltation, d'autre fois l'abattement. La salle avait bien réagi, ou mal. Détacher du regard ces deux-là qui somnolent. Donner de la voix, parler plus fort dans le micro, essayer de ne pas donner chaque fois les mêmes mots, de ne pas user les phrases pour en faire des slogans, de la réclame, du toc. Les lycéens repéraient ce qui sonnait faux.

Et puis nous nous sommes tus. Epuisés, tous. Et tout était joué. Tout était trop tard, trop écrit, trop dit. Plus une phrase ne pouvait être ajoutée au livre, plus un mot ne pouvait être retiré des débats.

Ensuite, il a fallu attendre 27 jours encore. Avec des rencontres en librairies, des salons du livre, les premiers prix littéraires qui tombaient, laissant des blessés tout autour de l'impact. Chaque soir, je pensais aux lycéens. Ce que nous avions dit, montré, suffirait-il à leur donner envie d'ouvrir le livre. Et puis d'autres après, quand tout serait consommé ?

Le 14 octobre à 12h45, avait écrit la presse. Ce jour-là, et à cette heure, serait désigné le lauréat du Prix Goncourt des Lycéens. Vers 12h15, j'ai quitté le Canard Enchaîné, où je fais mon métier de journaliste. Je ne voulais personne autour, ni visage familier, ni conversations. Rien. Je suis allé dans les jardins des Tuileries, à deux pas. La pluie avait cessé. Je me suis assis sur une chaise de fer, glacée et humide, face à la fontaine. Tout était désert. Seules les feuilles d'automne et le soleil pâle. J'ai posé mon téléphone sur mes genoux, le faisant jouer le Pie Jesu de Maurice Duruflé, qui tient une place à part dans Le Quatrième mur, mon roman. C'est avec ce requiem, chanté par Bartoli, que j'ai écrit mon livre, pendant deux ans. Et je voulais que cette musique m'accompagne encore quelques minutes, au moment fragile des résultats.

A 12h43, une sonnerie a coupé la musique. Un numéro inconnu s'affichait. Je n'ai pas décroché. J'ai écouté la fin du morceau,lorsque la mezzo-soprano fait silence et puis le violoncelle, au loin, léger comme le vent. C'est alors qu'un numéro ami a cogné la musique, et puis un troisième, un quatrième, comme une nuée d'enfants qui dévalent des escaliers en hurlant.

Je n'ai pas décroché.

J'ai pleuré."


Un livre qui reçoit le prix Goncourt Lycéen.

Un livre dont l'histoire ne nous laisse pas sortir indemne, qui transforme, et transporte, même si l'on connaît mal Le liban, les coutumes, les croyances, les rivalités de ces ennemis. Un livre dont on a envie de croire à l'histoire jusqu'au bout et même après. A laquelle on s'accroche parce qu'elle est tellement belle et forte. Un livre sur la guerre et ses origines, qui, comme à  chaque conflit se retrouve être les mêmes : la religion. Elle-même, qui à la base est faite pour rassembler, est aussi puissante et destructrice. Un livre sur l'amitié, les promesses, la confiance, l'amour, la guerre, la passion, un livre sur l'art. Un livre qui fait découvrir un auteur, une écriture simple mais lourde de sens, de messages et de force. Un livre puissant, qui bouleverse, et fait pleurer.

Un livre 2013, mon trésor de 2014... à conserver indéfiniment.


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